Nous, journalistes du « Monde »…

0  -  Article mis à jour le 17 septembre 2019
Le Monde vit un moment crucial. Pour la première fois de son histoire, il pourrait être contraint d’accueillir dans son capital un nouvel actionnaire sans que sa rédaction ait été consultée. Il y va de notre liberté éditoriale.

Depuis un an, nous considérons avec la plus grande inquiétude le premier mouvement d’ampleur intervenu dans le capital de notre groupe depuis son rachat en 2010

Depuis un an, nous considérons avec la plus grande inquiétude le premier mouvement d’ampleur intervenu dans le capital de notre groupe depuis son rachat en 2010 par un groupe d’investisseurs privés (Pierre Bergé, Xavier Niel et Matthieu Pigasse). En octobre 2018, nous avons appris la vente de 49 % des parts de Matthieu Pigasse à l’industriel Daniel Kretinsky. Cette opération a été réalisée sans que le pôle d’indépendance du Groupe Le Monde, actionnaire minoritaire du groupe, qui réunit les sociétés de journalistes, de personnels, de lecteurs et de fondateurs, en soit informé.

Devant l’émoi suscité par cette annonce, Matthieu Pigasse et Xavier Niel, devenus les deux actionnaires de référence depuis le décès de Pierre Bergé en 2017, se sont engagés par écrit le 25 octobre 2018 à accorder au pôle d’indépendance un droit d’agrément, clause permettant d’approuver ou de refuser l’arrivée de tout nouvel actionnaire contrôlant. Ils s’étaient également engagés à ne pas opérer de mouvement capitalistique tant que ce droit d’agrément n’était pas formalisé.

Après bientôt un an d’intenses pourparlers, ce droit n’est toujours pas formalisé. Durant l’été, l’ouverture de négociations exclusives par MM. Pigasse et Kretinsky pour racheter les parts du groupe espagnol Prisa, autre actionnaire non contrôlant du Groupe Le Monde, a renforcé nos inquiétudes.

Un garde-fou

Mardi 3 septembre, le pôle d’indépendance a donc demandé à Xavier Niel et Matthieu Pigasse, les deux actionnaires majoritaires, de tenir leur engagement à garantir notre indépendance et de signer ce droit d’agrément avant le 17 septembre. Ce qu’a fait Xavier Niel lundi 9 septembre.

Nous, journalistes, attendons de Matthieu Pigasse qu’il agisse de même. Nous demandons également à son nouvel associé, Daniel Kretinsky, de cosigner cet accord. En fidélité aux engagements moraux que Pierre Bergé avait pris de son vivant envers Le Monde et avec lesquels il n’avait jamais transigé, nous appelons Madison Cox, son ayant droit, à être aussi cosignataire.

Ce droit d’agrément constitue une pièce indispensable pour compléter et renforcer le mécanisme qui protège notre travail.

Ce droit d’agrément constitue une pièce indispensable pour compléter et renforcer le mécanisme qui protège notre travail. Sans ce garde-fou, l’entrée au capital d’un nouvel actionnaire qui ne respecterait pas les équilibres en place depuis près de dix ans entre la rédaction et les propriétaires de l’entreprise menacerait la place singulière du Monde dans la presse française.

Engagements respectés

L’enjeu de notre démarche est simple : il s’agit de traduire en droit l’esprit des relations qui se sont nouées en 2010, lors du rachat du journal, entre MM. Bergé, Niel et Pigasse, et notre rédaction. A l’époque, nous les avions choisis par un vote.

Depuis cette date, la séparation entre capital et journalistes n’a souffert aucune exception. Ce trio d’actionnaires a respecté ses engagements. Il nous a apporté les moyens de notre développement tout en respectant l’indépendance éditoriale des différents titres du Groupe Le Monde (Le Monde, Télérama, Courrier international, La Vie…).

A rebours de la tentation de l’information au rabais et des saignées dans les effectifs, la rédaction du Monde n’a perdu ni son âme ni sa substance. L’information n’y a jamais été considérée comme un produit ou une simple source de profit. En dix ans, les effectifs de journalistes ont crû, pour atteindre aujourd’hui plus de 450 personnes.

En perdant le contrôle économique de notre entreprise, en 2010, nous, journalistes, n’avons renoncé ni à notre culture d’indépendance ni à notre capacité à nous mobiliser pour défendre nos principes et nos valeurs.

En perdant le contrôle économique de notre entreprise, en 2010, nous, journalistes, n’avons renoncé ni à notre culture d’indépendance, forgée par soixante-quinze années d’une histoire mouvementée, ni à notre capacité à nous mobiliser pour défendre nos principes et nos valeurs. Nous avons conservé la pleine maîtrise de nos écrits et de nos images. Cette liberté, préservée de toute forme d’intervention ou de jeu d’influence, nous a permis de publier enquêtes et informations inédites bousculant pouvoirs politiques et économiques, en France comme à l’étranger.

Renforcer notre indépendance

Ceci est notre bien le plus précieux. Toute modification substantielle du capital sans l’aval des salariés entacherait la relation bâtie depuis bientôt dix ans avec nos actionnaires, jetterait une ombre sur la valeur du journalisme du Monde et dégraderait la confiance de nos lecteurs.

A l’inverse, l’octroi d’un droit d’agrément renforcerait notre indépendance. Maintenant que Xavier Niel a concrétisé son engagement, nous attendons que Matthieu Pigasse ainsi que Daniel Kretinsky fassent de même.

C’est l’occasion pour Daniel Kretinsky de démontrer son « ambition de soutenir le journalisme traditionnel » et celle de « soutenir la démocratie ».

C’est l’occasion pour ce dernier de joindre le geste à la parole et de démontrer son « ambition de soutenir le journalisme traditionnel » et celle de « soutenir la démocratie » affichées à Paris le 5 septembre.

La signature du droit d’agrément est un préalable à l’ouverture de discussions pour connaître les réelles intentions de M. Kretinsky. Ce serait également un premier signe que l’industriel comprend la singularité du Groupe Le Monde.

Nous, journalistes du Monde, sommes déterminés à défendre notre indépendance et ainsi préserver la relation de confiance avec nos lecteurs.

Voir la liste des signataires sur le site du Monde.

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