Viktor Orbán profite du covid19 pour se voter les pleins pouvoirs et fermer encore plus ses frontières à l’immigration

0  -  Article mis à jour le 21 avril 2020
Suite à l’attribution des pleins pouvoirs à Viktor Orbán en Hongrie, Amélie Poinssot, journaliste à Mediapart, nous a accordé un entretien sur le pays et le vote d’un plan de relance économique n’accordant aucune place à la santé et aux demandeurs d’emploi.

Amélie Poinssot a écrit  Dans la tête de Viktor Orbá paru chez Actes Sud en mars 2019 que nous vous invitons à lire. Lire également notre article dans le n°73 de notre revue Témoins (pages 26 et 27) : « En Hongrie, on embauche peu de journalistes critiques ».

 

Que peux-tu nous dire sur la situation en Hongrie et la prise de pouvoir de Viktor Orbán ?

Amélie Poinssot : Je ne parle pas de dictature du régime de Orbán, mais de régime hybride, une démocratie entravée. En Hongrie, il y a encore des institutions démocratiques, un parlement, etc. Le parlement a une majorité soutenant Orbán avec le Fidesz. L’état d’urgence provisoire a, dans un premier temps, été voté et fin mars il s’attribue les pleins pouvoirs, ce qui lui permet de gouverner par décrets. Dans les faits, Orbán avait déjà une forme de pouvoir extrêmement étendu depuis 2010 et depuis le changement de constitution qui a suivi son arrivée au pouvoir en 2010 et depuis les réélections successives avec, à chaque fois, des majorités renforcées qui lui permettent de faire passer toutes sortes de lois, y compris des réformes constitutionnelles, c’est cela que permet la majorité des 2/3.

Donc, dans les faits moi, je n’ai pas l’impression que cela change fondamentalement énormément de choses ; symboliquement c’est lourd, mais il y a d’autres pays en Europe qui ont voté des états d’urgence… Quelque part il n’y pas forcément matière à stigmatiser la Hongrie sur cette situation.

Orbán fait l’amalgame entre l’immigration et l’arrivée du virus

Ce qui me paraît plus dangereux, depuis le début de la pandémie en Europe et qui a été flagrant et propre à Viktor Orbán a été de faire immédiatement l’amalgame entre « l’immigration illégale » (termes de Orbán) et l’arrivée du virus en Europe. Ce lien, il l’a établi la première fois le 10 mars : « Il y a un lien clair entre l’immigration illégale et l’épidémie de coronavirus car beaucoup d’immigrés viennent ou sont passés par l’Iran qui est l’un des foyers de l’infection ». Puis il réitère le 13 mars lors d’une interview (avec questions préparées !) prononcée chaque semaine le vendredi matin à la radio nationale Radio Kossuth. Ce jour-là, il déclare à nouveau qu’il y a un lien entre l’arrivée de l’épidémie en Europe et « l’immigration illégale » et il explique notamment : « La fermeture des universités a été décidée car il y a beaucoup d’étudiants étrangers et ce sont des étrangers qui ont amené le virus en Hongrie ». L’une des premières mesures de Orbán a été la fermeture des frontières et la fermeture des centres de transit qui sont les seuls endroits en Hongrie où les immigrés qui arrivent de manière irrégulière peuvent faire une demande d’asile. Aujourd’hui un immigré qui arrive en Hongrie ne peut même plus faire une demande d’asile, ce qui est contraire au droit des réfugiés.

Quelle carte a joué Orbán dans ce passage supplémentaire à un recul des libertés et à une prise de pouvoir encore plus autoritaire ?

A.M : Orbán s’est saisi de cette pandémie pour alimenter un discours déjà présent depuis 2015, qui fut l’année de la crise de l’accueil des réfugiés, et moment à partir duquel il fait le lien entre l’arrivée de tous les maux en Europe et la présence migratoire. Il fait notamment le lien en 2015 avec les attentats à Paris. C’est de l’exploitation cynique de l’actualité qui nous entoure à travers un discours xénophobe stigmatisant « l’étranger ».

En réalité, en Hongrie, il y a très peu d’immigration. Ceux, qui, par hasard, sont passés par la Hongrie en 2015 ou en 2016, ont ensuite quitté le pays. A travers la crise du coronavirus, Orbán continue d’exploiter ce filon. C’est une manière d’assurer à la population hongroise qu’il est le dirigeant qui leur apporte la sécurité, qui apporte la réponse à tous les problèmes. Explication on ne peut plus simpliste de l’épidémie et cela renforce aussi son discours paternaliste, que j’ai analysé dans mon livre où Orbán se pose en père de la nation, protecteur, garantissant la sécurité et le bien-être à la population. Face à une situation qui suscite de la peur et de l’angoisse chez tout un chacun, cela risque de le renforcer. L’opposition hongroise ne me parait pas du tout en position de force et n’a pas tellement de discours alternatif à proposer.

Et justement, comment l’Europe, l’opposition et la société hongroise ont-ils réagi face à Orbán ?

A.M : L’opposition a réagi très vivement au moment du vote des pleins pouvoirs. L’Europe elle-même n’a pas été capable de faire une réponse commune. Au sein du PPE (droite européenne, premier parti au parlement européen), 13 délégations nationales ont demandé l’exclusion du parti d’Orbán du PPE – sachant qu’il est suspendu depuis mars de l’année dernière, avant l’élection européenne. Depuis, il n’y a pas eu de décision pour l’exclure définitivement ou le maintenir, on est dans un entre-deux flou. Là, à nouveau, il y a quand même des protestations : 13 partis du PPE ont demandé l’exclusion du Fidesz, mais aucun grand parti d’envergure, ni la CDU allemande, ni les Républicains en France ne se sont prononcés.

L’opposition est minoritaire et n’a pas les moyens d’empêcher celà

Au niveau national, les partis politiques qui sont opposés au Fidesz ont tous critiqué la mesure des pleins pouvoirs, mais ils sont minoritaires au Parlement, et concrètement ils n’ont pas les moyens d’empêcher cela. A ma connaissance, il n’y a pas eu de mouvement de résistance prenant de l’ampleur. Je sais que dans les milieux libéraux anti-Fidesz, çà critique et discute beaucoup mais les actions possibles sont assez limitées.

Une précision : le confinement en Hongrie n’est pas complet comme en France. D’un côté, il y a une réponse autoritaire d’un point de vue politique mais de l’autre côté, les mesures sont moins contraignantes qu’en France : la plupart des magasins sont ouverts jusqu’à 15h, il y a des horaires d’ouverture le matin entre 9h et 12h pour les personnes âgées. Les écoles ont fini par fermer avec la possibilité, dans un premier temps, pour les parents qui n’avaient pas de moyens de garde pour leurs enfants de les mettre à l’école et il n’y a pas trop de limitation au niveau des déplacements. Par contre, pour le weekend de Pâques, où traditionnellement les gens partent au village et où il y a du tourisme, ce sont les villages et les petites communes qui ont pris des mesures. Orbán lui-même, n’a pas interdit les déplacements touristiques, mais à l’échelle des communes, les gens ont mis en place des groupes de surveillance avec les habitants pour contrôler les entrées des personnes n’habitant pas là, ce qui a assez bien fonctionné de façon décentralisée.

La progression du coronavirus est-elle forte en Hongrie ou pas ?

A.M : Au 14 avril, il y avait en Hongrie, 114 décès et 1512 personnes infectées dues au coronavirus, pour un pays qui compte 9,7 millions d’habitants. C’est un pays qui est relativement épargné, comme l’ensemble des pays d’Europe centrale. Sur la progression du virus, par exemple, la Slovaquie, toute proche, prévoit un pic vers la mi-juillet. Et en Hongrie il y a moins de circulation qu’en France. Sur la gestion politique de la pandémie, par rapport à l’analyse faite dans mon livre, le coronavirus est pour Orbán une nouvelle occasion de durcir sa politique, l’étranger est le bouc émissaire comme il l’a été à de nombreuses reprises dans ses discours depuis 2015.

Neuf organisations de défense de la presse ont appelé les dirigeants de l’Union européenne à dénoncer une loi « qui porte atteinte aux droits fondamentaux et aux libertés des médias » ? Qu’en penses-tu ? Est-ce efficace ?

Amélie : Dans la loi d’urgence votée par le parti d’Orbán, une nouvelle mesure est une peine de prison pouvant aller jusqu’à 5 ans d’emprisonnement pour des personnes qui diffuseraient des informations erronées qui entraveraient l’action du gouvernement contre l’épidémie. Cela peut être sujet à n’importe quelle interprétation et cela constitue donc une nouvelle attaque contre l’indépendance de la presse déjà sous cloche. Il y a encore une presse indépendante sur Internet qui survit avec très peu de moyens mais les médias télévisés, la radio publique et la presse régionale sont dans les mains du parti au pouvoir.

Les médias télévisés, la radio publique et la presse régionale sont dans les mains du parti au pouvoir

Ce qui fait aussi écho à la situation française est qu’Orbán a annoncé un plan de relance économique énorme.  Il faut savoir que la Hongrie est le pays de l’UE qui avait connu le plus fort taux de croissance en 2019, à plus de 4 %, ce qui est aussi une des raisons qui explique le succès d’Orbán, mais la Hongrie, comme tous les pays d’Europe centrale, est un pays où il y a très peu de protection sociale. L’accès aux soins reste très inégalitaire et la couverture chômage est très faible. Sur ce plan de relance économique, Orbán annonce des aides pour les petites entreprises qui vont souffrir du coronavirus, pas mal d’argent est mis sur la table, mais rien n’est destiné aux gens qui vont se retrouver au chômage, au système de soins ou encore à la protection sociale. Il faut savoir que depuis 2010, il y a eu pas mal d’entailles au droit du chômage. A l’heure actuelle, si tu es un travailleur à plein temps, le versement des allocations chômage ne dure plus que 3 mois. Conséquence de la crise dû à la pandémie : une augmentation forte du chômage qui va mettre à la rue nombre de salariés, or rien n’est prévu pour eux dans ce nouveau plan.

Pareil pour l’accès aux soins et particulièrement l’hôpital public : en Hongrie, les personnes qui ont de l’argent se font soigner dans le privé. Ici encore pas d’annonce sur l’accès ou le remboursement des soins pour les couches pauvres de la population. C’est un plan de relance qui n’est axé que sur l’économie et les aides aux entreprises.

Jusqu’à la crise du coronavirus le chômage était-il en progression en Hongrie ?

A.M : Non, le chômage est plutôt bas (4,9 %, en baisse : il était à 6,7 % il y a un an !). Le problème en Hongrie est qu’il y a un volant très important des travailleurs pauvres et du travail précaire, avec beaucoup de développement du secteur des auto-entrepreneurs depuis 15 ans. (Pour exemple : les statistiques en Hongrie ne publient pas de chiffres mensuels du chômage, estimant qu’ils sont trop volatils).

S’ajoute à cette situation une inégalité femme-homme assez forte (Ecart des salaires : Hongrie en Europe en 16e position avec 17,6 % d’écart, devant la France à 18,3 % tout de même !). Pour finir, la Hongrie paraît relativement épargnée par le covid19 grâce à sa géographie : pays assez rural avec très peu de grandes villes. Budapest est la seule grande agglomération, ce qui a permis au pays d’être relativement épargné pour l’instant.

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