Comment je me suis fait payer mes heures supplémentaires

0  -  Article mis à jour le 28 août 2017
Dans le dernier Témoins n° 62 de juillet-octobre 2016, un article de Dominique Candille intitulé « Loi Travail, les journalistes ne sont pas épargnés » évoque les conséquences de cette loi pour les salariés.

Dans la partie 3, on peut lire que « le temps de travail légal des journalistes, comme de tous les salariés, est de 35h par semaine. Tout dépassement horaire doit être payé en heures supplémentaires ou être récupéré. Ce petit rappel fait sans doute sourire beaucoup de journalistes, qui ne comptent pas leurs heures et n’ont jamais entendu parler d’heures supplémentaires. Pourtant, ils auraient pu bénéficier à chaque dépassement d’horaire d’une majoration de 25 % pour les huit premières heures et de 50 % pour les suivantes, ou opter pour des jours de récupération. »

Ce passage m’a fait réagir à plusieurs titres. Tout d’abord, je confirme le fait que, comme bien des professions, les journalistes sont majoritairement étrangers au fait de demander à ce qu’on leur paye leurs heures supplémentaires. Il y a onze ans, alors en CDD à La Dépêche du Midi, un syndicaliste SNJ de ce journal qui, lui, comptait ses heures, m’avait dit que si chaque collègue faisait comme lui, le journal devrait embaucher près de cent journalistes immédiatement. Mais hélas, il était un des seuls à le faire…

Sans entrer dans le débat oiseux de savoir si la Dépêche aurait « pu » embaucher cent journalistes, je peux parler de ma petite expérience dans un petit journal hebdomadaire possédé par une TPE de la Dordogne. J’y suis en CDI depuis le 2 mai 2011. Je suis le seul et premier journaliste de l’histoire de cette entreprise, imprimerie de ville dont le journal est devenu au fil des décennies la principale activité, et de très loin.

J’ai toujours compté mes heures mais je n’en ai pas parlé à mon employeur, au début. Par contre, j’ai toujours tenu à faire 35h de travail par semaine environ (évidemment étalées du lundi au dimanche avec plannings changeant chaque semaine, en fonction de l’actualité). Je ne craignais plus les remarques de confrères ou de personnes me disant qu’être journaliste, c’est une vocation, c’est un métier sympa, on boit des coups, c’est pas vraiment du travail « tripalium » etc. J’avais ressenti cette pression du « journalisme vocation » (journalisme exploitation) à l’école de journalisme, notamment via les autres élèves. En Dordogne, donc, je ne me vantais pas que je tentais de faire les 35h hebdomadaires, mais je m’y tenais plus ou moins. Selon moi, c’était une démarche rationnelle et de solidarité vis-à-vis des chômeurs. C’était aussi une démarche de résistance élémentaire notamment pour le respect du droit du travail et donc de la dignité du travailleur. Certains journalistes considèrent qu’ils sont « autre chose » qu’un travailleur. Pas moi.

Un lundi, fin mai 2014, c’était un lendemain de victoire électorale du FN, j’étais assez énervé et j’ai décidé de compter les heures que j’avais faites. J’ai découvert que je disposais d’un viatique de près de 150 heures supplémentaires, soit environ un mois de travail. Pas énorme diront bien des journalistes après trois ans dans la même entreprise ! Ce matin-là, je suis allé voir mon employeur et je lui ai parlé de ces 150 heures supplémentaires.

Il s’est montré étonné et m’a dit que j’aurais dû lui en parler avant. Je savais que mes collègues de la PAO déclaraient leurs heures supp, quand elles en faisaient. Il m’a proposé de me donner deux semaines de vacances supplémentaires cette année-là, puis, ensuite de me payer mes heures supp, dans la limité de 15h par mois. Ne m’attendant pas à cette proposition, et plutôt très content, j’ai accepté, acceptant de m’asseoir par la même occasion sur les 80 autres heures et acceptant également cette limite un peu illusoire de 15 heures. Depuis, je gagne donc plus de 150 euros de plus par mois, puisque je fais évidemment chaque mois ces 15 heures.

Je suis par principe contre les heures supplémentaires. Mais dans mon cas, vu le niveau des salaires dans la PHR, je n’ai pas dit non.

En guise de conclusion : les journalistes ne voient-ils pas que leur attitude, en général, vis-à-vis des heures supplémentaires et de leurs conditions de travail globales, est loin d’être rationnelle et intelligente ? Ou bien croient-ils, ces confrères qui se moquent des heures supplémentaires, que leur travail est si génial et indispensable ? Je crois hélas que leur attitude doit beaucoup à la crainte de perdre leur emploi et à l’émulation à la baisse concernant les conditions de travail que cela provoque, dans un contexte de luttes puissantes des employeurs contre les conditions de travail.

Au final, peu de confrères comptent leurs heures supplémentaires et les conditions de travail se dégradent, et donc les gens ont encore moins envie de compter leurs heures supplémentaires et de se battre, en général, contre la dégradation des conditions de travail, laquelle s’accélère, etc. Évidemment, c’est schématique. Mais l’idée de fond est, je crois, la bonne.

De plus, avec les lois passées contre le droit du travail ces dernières années, la possibilité d’aller au conseil des Prud’hommes pour se faire payer ses heures est moins aisée à mettre en place. La prescription a lieu au bout d’un plus petit nombre d’années.

Je conseille toutefois aux collègues de suivre mon exemple et de se battre pour leurs heures supplémentaires : mon exemple n’est certes pas reproductible partout, mais il est possible de s’en inspirer. En faisant ce petit effort, dans le cadre d’un dialogue simple et direct avec mon employeur (avec lequel j’ai, sur de nombreux points, une relation de confiance), j’ai obtenu des améliorations majeures dans mes conditions de travail.

Guillem Boyer, journaliste dans la PHR en Dordogne.

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